NINE INCH NAILS
NATURAL BORN KILLER

Fou génial ou opportuniste malsain utilisant l'attirance morbide des gens à des fins bassement mercantiles? Tout le monde à son avis sur Trent Reznor, tête pensante des Nine Inch Nails. Mais comment une expérience musicale si glauque peut-elle rassembler des dizaines de milliers d'Américains dans les stades? C'est la question à laquelle a tenté de répondre Hard-Rock Magazine avec cette autopsie du phénomène NIN.

Certains d'entre vous risquent d'être deconcertés par la presence de Nine Inch Nails dans nos colonnes. Qu'est ce que Trent Reznor a à voir avec le hard-rock ? Un type qui compose ses albums sur un Macintosh ? C'est quoi ce cirque ? A quand un quatre pages sur Jean-Michel Jarre tout ça parce que c'est le pote à Rondat, tant qu'on y est ? Ceux qui ont assisté à un des shows cataclysmiques du groupe n'en sont toujours pas revenus. La presse unanime ne trouve plus de qualificatifs pour porter au pinacle cet homme né en 1965 et qui a enregistré son dernier album dans la maison où Sharon Tate fut massacrée par les sbires de Charles Manson. Mode éphémère, parisianisme exageré, événement ponctuel et branche, n'en jetez plus... Quoi qu'on pense de Nine Inch Nails, impossible de nier l'évidence: le phénomène existe.

Quand ses parents divorcent en 1970, Reznor est élevé par papy et mamie dans un trou paumé de Pennsylvanie du nom de Mercer. Il s'y ennuie ferme mais trouve le moyen d'apprendre le piano classique, de devenir fan d'Alice Cooper, et de voir L'exorciste. Pourquoi ce détail ? Parce que de son aveu même, la vision de ce film a été un des points clés de son éducation. Après le lycée où il n'est pas très apprécié car il préfère la musique au baseball. Reznor décroche un diplôme universitaire d'ingénieur en informatique, avant de tout balancer et de bouger vers Cleveland où il trouve un job d'assistant dans un studio d'enregistrement. Après avoir essayé de débusquer quelques musiciens partageant ses obsessions, il se resout à enregistrer un album tout seul, en compagnie de quelques ordinateurs et de claviers. Les bandes plaisent au label TVT qui signe Reznor et, en 1989, sort Pretty Hate Machine. Un album assez soft, complètement synthétique, flirtant avec la pop, et, sur un seul titre ("Head Like A Hole"), avec le metal: la sortie de l'album est tres discrète mais Reznor s'acoquine avec Perry Farrell - le leader halluciné de Jane's Addiction et Porno For Pyros - et embarque sur l'édition 1991 de Lollapalooza. A la fin de la tournée, Pretty Hate Machine est platine (un million d'albums vendus). La fune sonore de Nine Inch Nails fait oublier que l'affiche du festival itinérant propose de grosses pointures comme Living Colour, Red Hot Chili Peppers ou Ice Cube. Pendant ce temps, Axl Rose et Slash clament à qui veut les entendre qu'ils sont fans. Ils joignent le geste à la parole en invitant Reznor et sa bande sur la première partie du "Use Your lllusion Tour" européen. L'accueil dans les stades est glacial. Dejà, personne n'a jamais entendu parlé d'eux de ce coté-ci de l'Atlantique (à part peut-être Christine Bravo qui, du temps de son ernission "Mille Bravo", les avait classés "Groupe rock de l'année"). De plus, NIN précède Skid Row et certains spectateurs intégristes du metal, chauffés par le soleil de l'été et par la bière des tonneaux, las d'entendre une musique inclassable, interprétee qui plus est par une bande de gusses qui jouent du clavier, les jettent sans autre forme de procès. Pas grave, he'll be back !

HARDCORE CYBERPUNK

Apres s'être brouillé avec TVT, Reznor enregistre Broken, un album rageur et d'une violence absolue, qui, malheureusement n'effleure jamais la finesse de Pretty Hate Machine. Reznor décrit cet essai comme la photographie de la haine qu'il a engrangée durant les deux années de conflit qui l'ont opposé à TVT. Désormais chez Island, il peut se consacrer à l'écriture de The Downward Spiral, dernière experimentation en date, qui arrive dans les bacs au mois d'avril 1994. En France, avant la sortie de la chose, on ne sait trop quoi penser de Nine Inch Nails: on se dit qu'on attend le Trent au tournant puisqu'ils doit se produire au Bataclan, le 30 mai. C'est lors de ce concert que le déclic se produit, la prestation de NIN ce soir-là est absolument apocalyptique. La salle est pleine de curieux qui s'intéressent au micro-phénomène, mais ce sont 2 000 convertis qui ressortiront lobotomises, et ce, après seulement une petite heure de show. Mais d'une telle intensité... Jonglant entre obscénité et perfection dans un light-show complètement ahurissant, Reznor, vêtu de porte-jarretelles et de bas résilles, frappant (ce n'est pas une image !) ses musiciens ou hurlant à s'en faire saigner les cordes vocales, a delivré le show le plus puissant qu'il ait été donné de voir. Les jours suivants, la presse est toujours tétanisée, du Monde à Libé, de Max à La Marseillaise.

L'album The Downward Spiral est directement catapulté numéro 2 du Billboard chez nos amis les Ricains. Un exploit carrément incompréhensible quand on ecoute l'album, un melting pot cacophonique, sans reelle mélodie et apparemment complètement imperméable à la première écoute. "The Downward Spiral n'est pas un album qu'on écoute en voiture en allant faire ses courses. Il faut prendre la peine de rentrer dedans." Reznor livre le mode d'emploi. Réalisé à partir de sons "réels" (Stephen Perkins.frappeur de Porno For Pyros et ex-Jane's Addiction a enregistré des parties de batterie), déconstruits ensuite pour être de nouveau rassemblés, le tout par la grâce du microprocesseur, Spiral est un CD extrêmement déprimant mais d'une richesse infinie. Chacun peut y retrouver les colorations de sa musique fétiche: gothique, industrielle, dance, expérimentale... Quant à nous metallistes, on est particulièrement gâtés. Les riffs de gratte samplés et trafiqués (à partir des enregistrements qu'Adnan Belew, ex-guitariste de King Crimson et Bowie, est venu faire à Los Angeles) sont particulièrement jouissifs. Explorant les tréfonds d'une dépression qu'il ne dissimule jamais, Reznor accomplit avec ce troisième album la performance d'inventer un nouveau genre de hard-rock. Metal futuriste, hardcore cyberpunk, sur scène, on ne se pose pas la question: épaulé à la manoeuvre par un vrai groupe et un guitariste sinistre, Robin Finck - véritable croisement entre le Kurgan et Gene Simmons -, Reznor fait passer la puissance de Metallica pour du Cabrel unplugged à "Taratata". D'ailleurs, Nine Inch Nails le prouve en août lors de Woodstock 2: couverts de boue de la tête aux pieds, ils commettent le hold-up du festival. Un événement qui ressemble fortement à une passation de pouvoir: "Putain, y a toute cette vague rétro ! Que ce soit le disco des 70's ou Pearl Jam qui sonne comme un groupe rock de la même époque. Ou encore, Lenny "fucking" Kravitz. Il ecrit de bonnes chansons, elles sont si bien que vous vous dites que vous les avez déjà entendues. Il fait du bon boulot mais j'estime que c'est complètement ininteressant. Tout ce trip "rock pur-retour aux racines", c'est plutôt "revenons en arrière, c'est plus sûr On va être un vrai groupe comme les Who ou les Stones, avec deux belles guitares, une basse et une batterie, revenons à ce qu'on aimait quand on était gamins." Mais quand on était gamins, tout le monde pensait que Queen et Kiss était abominables. Aujourd'hui, ce sont des groupes rock de référence. Les gens ont peur de l'inconnu. Ils vont te sortir "Je n'aime pas trop ce type de musique car Neil Young a dit que ce n'était que de la programmation"... Comme si Neil Young connaissait quelque chose à la programmation. Je n'ai nen contre lui, mais cette peur de la technologie est tres énervante !"

TRENT "BALLAZNOR"

Le succès de NIN rappelle qu'on vit quand même une drôle d'époque. Un énergumène sort un album "plus anti-commercial que moi, tu fais du Zappa" et touche le jackpot. Il enfonce le clou (de neuf pouces) en flirtant dur avec l'univers des serial-killers et se retrouve idolâtré par des millions de kids de tous genres: des grounges, des fils du metal, des ponkes, des branchouillés, des sans nom de la Génération X, enfin la totale. C'est la quasi unanimité. Reznor, c'est Balladur ! On a enfin trouvé le Messie qui va fédérer toutes les tribus rock de la planète ! Eh bien non ! Nine Inch Nails collectionne déjà une sacree tripotée de détracteurs. Ca commence avec les musiciens purs souches, fétichistes de l'instrument en beau bois dur, allergiques aux touches d'un sampler, qui n'envisagent pas le travail de Reznor comme de la musique. Il faut dire que lorsqu'on lui demande de définir sa musique et son rapport à l'instrument, il répond "Je ne fais en tout cas pas du "vieux rock'n'roll - et ce n 'est en aucun cas une vanne pour ceux qui l'apprecient. C'est juste qu'il y a déjà suflisamment de gens qui en jouent et je ne pense pas avoir quoi que ce soi à apporter(...) Pour ce qui est de la guitare, elle ne m'intimi de plus comme elle le faisait auparavant et de fait, je la respecte moins. J'ai toujours pensé que j'étais mauvais. Quand j'ecrivais une partie de guitare, je me disais:"N'importe quel gratteux dans le monde qui va entendre ça va penser que je suis le pire des nazes." Mais aujourd'hui, je trouve qu'une guitare est beaucoup plus expressive qu'un clavier, surtout à cause de la façon dont on en joue. C'est pourquoi je trouve qu'il est interessant d'echantillonner une gratte et de retravailler le son pour en faire quelque chose de complètement différent et figuratif. Mais je trouve que la guitare en tant que telle, amplifiée avec un micro devant un ampli, est particulièrement chiante. Tous les groupes du monde font ça, alors pourquoi m'emmerder ? Quelqu'un à droite ou à gauche jouera toujours mieux que je n'en serai jamais capable."

Il y a ensuite la morale qui rappelle à certains qu'il n'est pas très correct d'adorer un type si politiquement incorrect (Beavis & Butt-head vénèrent Nine Inch Nails !). Il faut dire qu'il n'en loupe pas une, le brun blafard: pour "Happiness In Slavery", il tourne une vidéo tellement abominable qu'elle est indifusable selon son propre avis. Et ben, comment ça se fait ? C'est juste que l'on y voit un homme se faire torturer par une machine infernale. Petite seance qui se conclut, suite à une éventration, par une castration de derrière les fagots, hmm, je ne vous dis que ça ! D'ailleurs je ne vous dis pas puisque je ne l'ai pas vue puisqu'elle a été censurée. Et puis, comme si ça ne suffisait pas, Reznor a tourné une cassette vidéo pour le reste de Broken, articulée autour du film culte Henry: Portrait Of A Serial Killer. Problème, il l'a censurée lui-même, se doutant fort justement qu'on aurait du mal à ne pas vomir notre quatre heures en visionnant les images d'un homme, obligé contre son gré à regarder des clips de NIN, méthodiquement démembré. Et puis, dans la famille "je suis hyper sain", Trent, non content d'enregistrer The Downward Spiral dans la fameuse maison du massacre de la "secte" Manson, a baptisé son studio Le Pig (le cochon). Mais il se trouve que "pigs" est l'inscription qu'ont badigeonnée les assassins sur les murs après avoir égorgé tout le monde. Reznor a cependant reconnu que c'était d'un très mauvais goût et qu'il regrettait. Pour conclure ce florilège, nous rappellerons que Nine Inch Nails s'illustre meme au cinéma. Tout d'abord dans The Crow avec la reprise de Joy Division "Dead Soul" (le morceau théoriquement le plus facile d'accès du bonhomme). Mais surtout, Reznor a été engagé par Oliver Stone pour superviser la bande son de Natural Bom Killers (Tueurs nés), le film scandale de l'année. Si on les additionne tous, il y a un sacré paquet de serial-killers sur le CV du leader de NIN. "Je ne suis pas obsédé par les serial-killers. A l'extrême limite, je les trouve légèrement interessants, j'éprouve de la curiosité à leur égard. Je cherche à comprendre ce qui peut les rendre si tarés, qu'est ce qui peut amener un homme à en dessouder dix autres. Mais je n'ai aucune envie de sombrer dans un quelconque romantisme à leur egard. Ce sont des enculés complètement cinglés."

Non, décidément, Trent Reznor n'est pas le gendre idéal. C'est sûrement aussi pour ça qu'il y a un tel engouement autour de lui aujourd'hui. Il y a une énorme originalité dans Nine Inch Nails, que l'on ne retrouve plus nulle part ailleurs. A n'importe quel niveau: celui de la musique proprement dite, celui du personnage et celui de la dévotion qu'il engendre. Pourtant, malgré l'aura de mystère qui l'entoure, Trent Reznor s'est livré à des journalistes, le plus souvent dans de longues interviews. Il y explique que la musique qu'il joue est la traduction musicale de ses névroses. "Le thème principal de The Downward Spiral est l'introspection d'un individu qui rejette systématiquement tous les éléments qui constituent sa vie et ce qu'il y a autour de lui - des relations personnelles à la religion. Dans une certaine mesure, cette personne rend les armes à un moment mais elle trouve egalement le minimum vital de paix spirituelle en se débarrassant des douleurs qui l'empêchaient de s'épanouir. Bien entendu, cet individu c'est moi. Je me sers de la musique comme d'autres utilisent la psychanalyse."

NEVROSES ET DAMNATIONS

Pour ce qui est du futur, celui de Nine Inch Nails est assez incertain. Reznor a laissé entendre qu'il pourrait laisser tomber ce projet lorsqu'il en aurait tiré tout ce qui l'intéressait. Et comme The Downward Spiral l'a comblé au delà de toutes ses espérances (artistiquement et commercialement parlant)...En attendant des nouvelles, il se consacre à la production sur le label dont il est propriétaire, Nothing. Le premier groupe signé a été Marilyn Manson, un ramassis de Floridiens bien secoués du bocal et qui ont sorti en septembre un premier album particulièrement malsain, Portrait Of An Amencan Family. Reznor a emmené le groupe lors de son périple américain sold-out afin d'ouvrir en compagnie du Jim Rose Circus. Cette troupe de cirque barbare présente des numéros du meilleur gout comme par exemple "Je me plante un clou de dix centimètres dans l'os du nez" ou encore "Je fais pendouiller une pierre de cinq kilos au bout de mes tétons que j'ai percés avec des hameçons." Cependant, le deuxième prénom de Trent n'est pas Midas: les Marilyn Manson ont vendu à peine plus de CD que Pretty Maids au Groenland. La prochaine production Reznor s'appelle Prick et devrait sortir prochainement. pour ce qui est de Nine Inch Nails, il ne nous reste plus qu'à prier pour qu'il revienne jouer en France le plus vite possible. Cette fois-ci, vous ne les raterez pas et vous saurez en votre fort intérieur, lorsque rentrant du concert vous vous assoupirez comme un gros loir, que ce qui était sur la scène, est, sans conteste possible, le groupe le plus brutal que vous ayez jamais approché !


Olivier ROUHET

ARTICLE RETRANSCRIT PAR NINJAW P.B. NIN france