NIN PROFESSION ANTECHRIST

Les Américains ont inventé le Rock'n'Roll, mais le grand gourou techno reste Eric Satie. Les Nine Inch Nails pèsent-ils leurs notes ? Savent-ils laquelle est la plus laide ? Usinent-ils une musique pour qu'on se promène tout nu dessus ?

part one: la traque

LOS ANGELES. FIN FEVRIER.
La ville est encore sous le choc du récent tremblement de terre. Tout le monde vous en parle. Que vous l'ayiez demandé ou non. Ici, on a eu une frousse d'autant plus terrible que le pire est encore à venir. Le jour où la Californie se détachera du continent américain ne paraît plus si lointain dans l'inconscient collectif des Angelenos. D'ailleurs, la plupart se demandent combien de calamités ils vont devoir encore endurer avant de plier bagage pour de bon. Pour l'heure, une fausse bonne humeur est de rigueur. Dans la rue, on voit pas mal de types se balader avec des tee-shirts proclamant: "Si, si, comme partout, il y a bien quatre saisons à Los Angeles: les inondations, les incendies, les émeutes et les tremblements de terre." Rires jaunes. La Californie, un petit paradis terrestre ? La ville ensoleillée était recouverte d'un nuage de morosité et je n'allais pas tarder à en faire l'expérience. Le soir même de mon arrivée, mon hôte-les cheveux dressés sur la tête-venait me sortir d'un sommeil qui tardait à venir. "Tu n'as rien senti ? Le sol ! Putain, le sol a encore tremblé !" Aie!,Ca commençait bien. Non, anesthésié que j'étais par l'écoute du nouvel album de Nine Inch Nails, je n'avais rien senti. Je me l'étais même envoyé à deux reprises ce terrible album, histoire de faire la peau à ce fichu décalage horaire. Tant qu'à être déboussolé, autant l'être pour de bonnes raisons, m'étais-je dit. Etj'avais bien fait. Seulement, le lendemain matin, une nouvelle plus accablante encore allait faire tomber mon baromètre interne au plus bas. A l'autre bout de la ligne, l'attaché de presse parisien m'annonçait-geignard: "Non, je ne te rejoins pas. Trent... Trent Reznor ne veut plus faire aucune interview. Tout est annulé. On laisse tomber". On laisse tomber ? Plus tard, un fax m'annonçait qu'à Londres, tout Island se remuait mais que les chances étaient de l'ordre de un contre mille. Pfff. Bad luck, baby ! Mais Trent Reznor, il nous le fallait dans ce journal. On le voulait tellement fort qu'il n'était plus question de reculer. Non, car s'il y avait quelqu'un à sauver de la planète noise, c'était bien lui. Plus encore qu'un type aussi charmant qu'Al Jourgensen ou que les adorables Melvins. Trent Reznor avait été envoyé par le Malin pour faire le ménage sur cette fichue planète et Rock&Folk serait au premier rang ou ne serait plus. Ainsi en avions-nous décidé. Malheur à moi si je revenais bredouille. Mes burnes étaient sur l'enclume et je n'allais pas me laisser Manoeuvrer. Jamais je ne laisserai ce salaud me transformer en eunuque tout juste bon à mendier une place de figurant sur le plateau de Pascal Sevran. Trêve d'ânerie. Il fallait réagir. Cielo Drive Direction le Tower Records sur Sunset boulevard. Sur place, une caissière, fort plantureuse ma foi, m'annonçait aussitôt que Trent venait de quitter l'endroit deux heures auparavant. Accompagné de Carlos Santana (!???), il était venu inspecter les lieux afin d'y donner un mini-concert secret. Je jetais à la fille un regard que j'imaginais aussi terrible que celui d'Hannibal Lecter mais la petite ne bronchait pas. "Ecoute, trou duc, Trent Reznor-en personne- est censé donner un concert dans dix jours au Tower Records. Compris ?... Oui, oui, il paraissait tout ce qu' il y a de plus normal. Maintenant, dégage, j'ai du boulot." Encore sous le choc de cette formidable nouvelle -oui, l'homme de NIN était en ville, bien vivant, en chair et en os et tout-je m'emparais illico du téléphone le plus proche et en informais mon contact londonien. Celui-ci, interloqué mais ne cédant en rien à son flegme britannique de location (il était en fait hollandais), me lâchait un vague: "Tant qu'y a de la vie, y a de l'espoir. Mais pas trop quand même. t'as pas lu ses textes ? Ce type est dingue. Et quand il dit niet, c'est niet. Bon courage, quand même...". Je commençais à voir l'écrase-burnes de Phil Man se rapprocher vitesse grand V. Surtout la nuit, dans mes rêves. Nom de Dieu, j'allais y passer. Le lendemain, des affiches annonçant le nouveau NIN avaient fleuri sur les murs comme par (dés)enchantement. Signe du destin ? J'interrogeais le répondeur. Aucune nouvelle de Londres. Il fallait bouger. Vite. Mon hôte (un fortiche qui d'habitude se coltine avec les durs de la NBA) et moi décidions d'aller traquer Trent dans son antre, la fameuse baraque où Sharon Tate, alors compagne de Roman Polanski, avait été lardée de coups de couteau par une bande de pauvres diables téléguidés par Charles Manson. Tout LA, ou presque, connaissait l'adresse par coeur: 10050 Cielo Drive. En avant.

GUN & AMMO
La balade était agréable. Des collines d'Hollywood, nous avions rejoint les quartiers hyper-chic de Beverly Hills-villas de rêve, jardiniers hispaniques en short occupés à tondre au ciseau les immenses pelouses, couples de vieillards cacochymes en promenade-avant de bifurquer à nouveau vers les hauteurs. Arrivés à proximité du lieu maudit. nous butions sur un os de taille. Le numéro 10050 était simplement introuvahle. A notre gauche, une petite route flanquée de deux panneaux menaçants: "Ne prendre ce chemin sous aucun prétexte à moins que vous y soyiez convié. Tout contrevenant se prendra le ciel sur la tronche.". Enfin, quelque chose de ce goût-là. Sur le bas-côté, une biche -oui, une biche !- machouillait un bout de buisson sans être importunée une seconde par notre présence. Pour sûr, nous approchions de notre destination. Nerveusement, je fouillais la boîte à gants afin d'y trouver une hypothétique gousse d'ail. Idée stupide, mais la situation ne l'était pas moins. Mon pote se marrait. Mais lui non plus n'était pas fier. Deux cent mètres plus loin, nous nous retrouvions devant deux habitations encerclées de Jaguar et de Porsche dernier modèle. Je sortais. Déterminé à remettre à Trent une bafouille dans laquelle je lui expliquais à quel point j'étais animé par les meilleurs intentions du monde. Rock&Folk n'était pas le genre de canard à mettre Throhbing Gristle en couv',mais lui avait largement sa place dans nos colonnes. C'était comme il voulait. Tel un Ninja prêt à se prendre dans les gencives un Dragon tellement flippant que même John Woo aunlit renoncé à sortir sa caméra, je me concentrais sur ma respiration. Inspire, expire. Un sacré test. Inspire, expire, bordel ! Sinon... Deux caniches, modèle ultra-small, pardonnez-moi maître Toubon, super minuscules, venaient saluer ma présence. Saloperie de bestioles ! Ces deux bouts de barbaques faisaient tellement de bruit qu'ils allaient finir par ameuter la vallée entière. Coup de klaxon. Mon pote était tout blanc. Je levais les yeux pour tomber sur un panneau orné d'un énorme barillet-un truc à filer le gourdin à Ice-T ou tout amateur d'armes à feu digne de "Gun &Ammo", gazette locale entièrement dévouée au Dieu pétoire-pour y lire l'avertissement suivant "ranger, fais pas attention aux clebs Méfie-toi plutôt du propriétaire". Soudainement, une voix d'outre-tombe rugissait dans l'interphone: "Qu'est-ce que tu fous là, blanc bec!!!". Un centième de seconde plus tard, je ne déconne pas, je me retrouvais assis à la place du mort (maman !)-dans une voiture qui cherchait tout à coup une issue à cette histoire de tordus. Vroum, vroum ! L'instant d'après, les deux roues arrières patinaient pour échapper au vide dans un terrain vague sur lequel trônait autrefois une villa qui aurait sûrement rendu jaloux le lecteur le plus blasé de "Télé 7 Jours". Sueurs froides. Mon pote redressait la situation, dirigeant notre bolide sur les terres plus hospitalières du chemin de retour. Il n'avait pas enclenché la deuxième vitesse que je lui demandais illico de s'arrêter. Une femme, la quarantaine, se tenait sur le palier de sa porte. Intriguée par tout ce remue-ménage. Je lui expliquais la situation. "Trent Reznor, bla bla, lettre à lui remettre, ça être très important pour mézigue". Pleine de compassion, elle s'approchait de notre engin fumant. "Vous voulez parler de Nine lnch Nails, les musiciens ? De charmants petits gars. Ils sont partis. Depuis Noël. Le promoteur a finalement réussi à vendre le terrain Vous comprenez, celte maison, elle lui causait du souci Trop difficile à louer, obligé de casser les prix. Ils en reconstruisent une autre, maintenant. Bon séjour à LA". Tu parles ! Trent, Trent, Treeeent. L'écrase-bumes de Manoeuvre, je le voyais maintenant dans le rétroviseur.

PRETTY HATE MACHINE
Retour à Hollywood, bière tiède dans le frigo et sur le répondeur, évidemment, pas de message. Un grand vide. La mort dans l'âme, je me rendis au marchand de journaux où, enfer et damnation, notre homme Trent s'étalait à la couverture de deux joumaux...altematifs. Le salaud ! Le bâtard ! Et le lendemain, il faisait la Une de "Musician", joumal qui, comme son nom l'indique, traite de tout ce qui gonfle a priori le lecteur de Rock&Folk, à savoir les à-côtés techniques. Mais là, le plumitif de service n'avait pas pu s'empêcher, il s'était achamé à allonger notre ami sur le divan d'habitude réservé aux invités d'Henri Chapier. Ainsi, on apprenait que Trent avait passé le plus clair de son enfance à Mercer, Pennsylvanie, bourgade qui avait fait récemment parler d'elle en repoussant les procès prévus pour la période de Noël de peur que le climat des fêtes amène les juges et les jurés à faire preuve de trop de laxisme. De sa fenêtre, le jeune Trent Reznor pouvait voir un magnifique champ de blé. Ses parents ayant rapidement divorcés, c'était mère-grand qui s'était occupé de lui. Néanmoins, son paternel était du genre cool. Trent avait fumé son premier pétard à l'âge où la plupart d'entre vous considéraient une Gitane maïs comme la plus dangereuse des drogues. A 12 ans, Dad l'avait autorisé à regarder "L'Exorciste". Souvenir cuisant. L'an d'après, Trent jetait un oeil effaré sur "The Omen". Résultat, depuis , il se prenait pour un Antéchrist. Cette étiquette lui collera à la peau. Rejeté par ses camarades de classe qui ironisaient sur la paleur de son teint, Trent Reznor allait prendre sa revanche des années plus tard. En 89, il sortait un prernier et curieux album, "Pretty Hate Machine". Un mausolée mêlant musique industrielle, pop teenage et guitares carnassières. Ce n'était ni du Depeche Mode, encore moins du Neubaten et (surtout) pas du heavy metal. Un véritable casse-tête pour les critiques. Il était, en effet, impossible de ranger ce morveux dans une case quelconque. Sa maison de disque, TVT, petit label indépendant, ne se faisait guère d'illusion sur ses chances de succès. A tort.
Propulsé par "Head Like A Hole", hymne nihiliste cent fois plus poignant et réaliste que "Smells Like Teen Spirit", l'album se vendit à plus de 800 000 exemplaires. Le réveil fut brutal chez les commerciaux de TVT. Que faire de Reznor ? Comment l'amener à ramener plus de blé à la maison mère ? Ils s'y prirent tellement mal que bientôt les deux parties se livrèrent à une véritable guerre de tranchées. Reznor voyait rouge dès qu'on lui parlait de son label. Rapidement, il lui devint impossible de retourner en studio. TVT possédant tous les droits administratifs, Trent était coincé. Comme un rat. "Head Like A Hole" servit de bande-son à des films de série B que même la Cinq ou M6 n'auraient osé diffuser à minuit. Trent ne pouvait rien faire contre car TVT agissait le plus légalement du monde. Pour Trent, une seul issue: accepter l'offre de la bande de Perry Farrell qui lui proposait de rejoindre l'affiche de la première édition de Lollapalooza. Une affaire rentable. A chaque concert, NIN serait rétribué douze mille dollars. Pour des shows de 45 minutes. Trent, qui blémissait à l'idée de se produire en plein air, fut contraint d'accepter. Il voyait là l'occasion d'amasser suffisamment d'oseille pour se libérer de son contrat. Il sortira grand vainqueur du festival. Plus que Jane's Addiction, plus que Butthole Surfers ou même Body Count, sans parler des livides Living Colour,NIN fut l'attraction numéro un de la première édition du festival. Tant et si bien qu'Axl Rose lui proposera la première partie de la tournée européenne de Guns N'Roses. Une fausse bonne idée. En Allemagne, Trent se prend des saucisses sur la tronche, les hardeux locaux ne supportant pas ce groupuscule qui carbure aux synthés. Dieu sait pourquoi, Trent Reznor accepte ensuite de rejoindre la tournée Wonderstuff. Catastrophe totale. L'antéchrist pète les plombs complétement. Sur scène, il fracasse tout. Le matos et accessoirement la gueule de son manager. De retour aux Etats-Unis, il signe chez Interscope, label plus libéral et dans les rangs duquel on trouve aujourd'hui Helmet et Snoop Doggy Dogg. Il leur livre "Broken", un EP huit titres totalement fracassé. Ici même, nous élisons ce pur joyaux métallique Disque du Mois. Trent est tellement remonté qu'il propose un clip, "Happiness In Slavery", proprement indiffusable. On y voit, en effet, un type, se faire castrer puis démembrer par une machine qui ressemble à un fauteuil de dentiste. Un clip suprêmement abject. Attirés par l'odeur de charogne, les vautours commencent à rôder. Trent refroidit les ardeurs de tout le monde en offrant une suite à "Broken", "Fixed", dévolu au Dieu techno où toute une bande de remixers, Jim Thirwell, Butch Vig et l'ex Throbbing Gristle, Peter Christopherson, tentent de donner au disque une autre gueule. On ne fait pas les choses à moitié. D'ailleurs: échec total. Le mix d'Adrian Sherwood n'est même pas retenu et Trent se voit contraint de colmater les brèches en bidouillant des bouts de morceaux.
On restera sans nouvelles de lui pendant un moment. Des mois plus tard, on apprend que l'homme de NIN est enfermé dans la villa où Sharon Tate a été découpée, entouré de synthétiseurs, guitares et d'un melotron ayant appartenu à John Lennon. Parmi les rares visiteurs autorisés à partager son intimité: Stephen Perkins, ex-batteur de Jane's Addiction, aujourd'hui chez Porno For Pyros, et Adrian Belew, tout droit sorti d'une session avec... Paul Simon.Voilà. Plus d'un an plus tard, je suis là à traquer cette chose. Et toujours pas de nouvelles. Mon correspondant londonien est décomposé. A bout d'arguments, il me propose d'aller calmer mes nerfs sur la plage. Trois jours après, je me résous -blanc comme un linge- à prendre l'avion de retour. L'écrase-burnes de Manoeuvre, sur le coup, il ressemble à un aéronef. C'est sûr, je vais y passer. Salaud de Reznor ! Arrivé rue de Nantes, le rédac' chef me tend -guoguenard- un autre billet. "Tu repars demain. L'interview va avoir lieu. Enfin, devrait..." Calme, calme...

BURBANK
A l'immigration de LAX, le flic me fixe droit dans les yeux: "Vous pourriez m'expliquer à quoi riment tous ces va-et-vient. Ouvrez donc votre valise !". Libre une demi-heure plus tard, ayant évité de justesse la fouille au corps, je retrouve mon pote. Sur son répondeur, il y a de nouveaux messages. Le mec de Londres aussi, il est à LA. Et il m'attend le lendemain. Je fonce au rencart. Pour m'entendre dire illico qu'il y a du retard. Ben oui, Trent a planté toutes les interviews prévues. Mais la mienne devrait se faire. Sans charre.
Cinq heures plus tard, coup de téléphone de son tour manager. "Pendez-vous dans une demi-heure", voix froide, monocorde. Direction Burbank. Je gare ma voiture le long d'un hangar. A l'intérieur, des bruits sourds résonnent. On dirait des coups de marteau-piqueur. Quatrième porle à gauche, une pancarte: "NIN Session privée. Interdit de rentrer sous aucun prétexte. Ca veut dire toi, enfoiré !". Soupir de soulagement, je touche à mon but. Le manager me salue. "Pas trop fatigué ?" Il est drôle, le manager. "Viens, entre" A l'intérieur, les NIN au grand complet. Au fond, le batteur. Blond décoloré, énorme tatouage morbide sur le bras gauche. A côté, le guitariste-sourcil rasés, tignasse noirjais-barbelé, col roulé noir, futal de golfeur qu'il porte sur des bas troués. Ce mec cultive le genre fils-damné-de-Nosferatu. Le bassiste, j'y mettrais ma main à feu, doit bien planquer quelques lames de rasoir rouillées dans la poche arrière de son treillis. Au fond de la salle, un type sort un bout de papier. Puis son briquet. Et s'agenouille. Il met le feu à ce qui semble être un message: "Appellez-ca de la paranoia si vous voulez mais je vais brûler cette salope !". Vautré dans un vieux canapé, crevé, Trent Reznor regarde la scène d'un oeil indifférent. Il ressemble à un général prêt à livrer bataille. Pendant ce temps, les énormes enceintes diffusent le dernier album de Tori Amos, sa présumée girlfriend. Le manager m'installe alors dans une minuscule loge attenante. Deux fauteuils. Je choisis mon camp. Et Trent me rejoint. Short moulé au ras des burnes, collant verdâtre, brodequins destroyés: il est sapé comme un double masculin de la Amos. Très décontract', il s'affale sur le siège libre. Me serre la main. La met ensuite dans son short et plante l'autre dans ses cheveux. "Prêt ?" Prêt. J'enclenche mon magnéto. L'entretien va durer une heure et demie. Patience, Ami lecteur. Tu en découvriras l'intégralité dans le prochain numéro.

PHILIPPE DUCAYRON

ARTICLE RETRANSCRIT PAR NINJAW P.B. NIN france