NINE INCH NAILS
TRENT ZARBI

Si Al Jourgensen et Paul Baker de Ministry ont su codifier un genre, Trent Reznor et NIN ont su rendre populaire la manifestation sonore la plus abrasive du siècle. Evocation.

Quelle mouche a bien pu piquer un jour Trent Reznor, garcon taiseux et calme (trop ?) de Cleveland, Ohio ? Quelles expériences at-il donc emmagasinées au cours de sa jeunesse pour, un beau jour, produire une musique aussi hallucinée, aussi viscérale, aussi cathartique ? Nous ne le saurons probablement jamais. Simplement est-il certain aujourd'hui, qu'une telle fuite en avant, relève sans doute autant d'une impérieuse nécessité créative que d'une pulsion organique profonde ? "Ma musique est un peu le catalogue de mes sentiments envers le monde. C'est aussi la fosse où je purge ma conscience des pensées qui l'assaillent en quelque sorte. Cela me fait du bien, cela me soulage et j'apprends beaucoup sur moi-même dans ce processus. Ma musique est en partie thérapie et analyse et en partie une catharsis personnelle." estime l'intéressé. Ce que Trent Reznor n'imaginait pas en revanche à la sortie de son premier disque"Pretty hate machine" en 1989, c'est qu'il allait recueillir une telle reconnaissance et un tel succès "Je ne m'y attendais pas du tout. La fonction de la musique de NIN, si elle en a une, ce n'était pas de recueillir ce type de reconnaissance commerciale (...), je continue de trouver étonnant qu'autant de gens aient été concernés par cette musique. Elle était si personnelle et si particulière... " En 1990, en pleine explosion grunge qui marquait le grand retour du basse-batterie guitare "home made", le grand sifflet trouvait le moyen de cartonner avec un album rempli de rythmiques sérielles, de beats plombés, de bruits blancs et de samples cliniques qui ressemblaient plus volontiers à une espèce de Tangerine Dream revu et corrigé hardcore et saupoudré d'amphètes qu'à du Led Zeppelin plus où moins consciemment déglingué. Néanmoins, devant le succès annoncé, Reznor assemble à la hâte un groupe de circonstance pour participer au premier Lollapalooza tour en 1991 à la demande de Perry Farrell. Coup de génie: les légions de fans déjà conquises sur disque, ont enfin l'occasion de voir "live" le maître de cérémonie de cette sordide messe noire sonore. Dans la foulée, "Pretty hate machine" devient le premier disque indus à passer le cap du million d'exemplaires vendus. Le sculpteur sur bruit d'obsessions intimes devient un homme riche. "Je crois que le succès m'a un peu contrarié et, de fait, je l'ai un peu méprisé. Et du mépris est née la distance avec ce succès que je n 'ai finalement pas vécu comme une calamité." expliquera Trent. Néanmoins, le musicien accuse le coup et mettra près de trois années à accoucher d'une suite à "Pretty hate machine". Sous forme d'un E.P. intitulé, apparemment sans jeu de mots, "Broken", mais qui fait toutefois éminemment référence aux tracasseries juridico-contractuelles qu'il vient de vivre avec sa maison de disques. Est-ce cette exaspération de l'artiste face à un tout-puissant producteur qui fera de "Broken" ce sommet d'agressivité rentrée, ce cataclysme sonique absolu ? Probablement. Toujours est-il que "Broken" (immédiatement suivi en 92 d'un remix en édition limitée "Fixed"), remet définitivement en selle un Reznor désormais rompu à la gestion de sa propre image et de sa carrière. Il a beau assener des poncifs du genre: "J'ai aujourd'hui le sentiment que je ne resterais pas dans ce cirque très longtemps", Trent construit l'étape suivante de sa carrière en savant architecte. "The downward spiral",le nouvel album, sortira en 1994 et en deux semaines, parviendra à la deuxième place du Billboard. Bingo. Moins de textes inspirés, c'est désormais à la musique de soutenir l'édifice; de plus en plus de grosses guitares et de beats plombés, "The downward..." surfe sur l'air du temps et rafle la mise. D'autant qu'une polémique savamment orchestrée entretient le mythe d'une musique maléfique. Reznor pour enregistrer son disque a squatté la maison du 10050 Cielo Drive dans les collines d'Hollywood. C'est là, vingt cinq ans plus tôt, que les membres de la Manson Family ont assassiné Sharon Tate, la femme du cinéaste Roman Polanski et trois de ses amis, en peignant les mots "Pigs" et "Death to pigs" sur tous les murs. Comme par hasard, la première chanson de "The downward..." s'intitule... "March of the pigs" ! Tollé et indignation. Sang, sex, rock'n'roll. Trent gérera la crise en habile tacticien, présentant des excuses lorsqu'il le fallait mais revendiquant sans cesse sa liberté d'artiste. Carton total, évidemment. Jamais l'ambiguité n'aura été mieux entretenue. NIN devient logiquement un poids lourd du rock US. Depuis, un album de remixes de "Downward" est venu enrichir la discographie de NIN, "Further down the spiral" qui, comme son nom l'indique, approfondit, parfois discutablement, mais sensiblement les obsessions sonores contenues dans "The downward...". Mais c'est surtout cette année qu'on attend la suite de l'aventure. "I want to do something that matters" (je veux faire quelque chose qui compte) était la phrase centrale de "The downward spiral". Tout ce qu'on espère, c'est qu'elle soit devenue entre-temps une espèce de devise qui désormais guide toute l'oeuvre de Trent Reznor. Sa crédibilité future est à ce prix.


Yves BONGARCON

ARTICLE RETRANSCRIT PAR NINJAW P.B. NIN france